5 juin. On termine de ranger le petit appartement que nous avions loué pour faire une pause tranquille de quelques jours, dans la dernière ville bosniaque au nord-ouest du pays : Bihać. Un petit cocon douillet, bienvenu après ces dernières journées de vélo sous un temps changeant dans le parc national Una, où les gorges majestueuses alimentent les rivières de Martin Brod.
Comme toujours, vient le moment des adieux. Il faut bien se résoudre à avancer dans notre itinéraire. Avant de parcourir les 23 km qui nous séparent de la frontière, on jette un dernier coup d’œil autour de nous à la recherche d’une boulangerie bosniaque. Impossible de quitter le pays sans leurs fameux böreks. On veut absolument en glisser dans nos sacoches… même si, soyons honnêtes, la durée de vie moyenne d’un börek chez nous se compte plutôt en minutes qu’en kilomètres.


On s’alourdit encore de quelques légumes, tomates, choux rouge et bananes, le petit kit de survie du cyclovoyageur ! Mais nos bananes, elles, voyagent en première classe : sanglées sur le cadre, à l’air libre. Car nous avons percé le grand mystère de la banane en voyage à vélo ! Au début, on les mettait dans nos sacoches: erreur fatale, elles mûrissaient à toute vitesse. On pensait que la chaleur était trop forte, alors on les lovait au milieu de nos habits, espérant cette fois qu’elles seraient assez isolées de la chaleur de nos Ortlieb noires. Mais non, rapidement, en quelques heures, on passait d’une banane jaune pimpant à une banane tachetée, prête pour la retraite anticipée.
Alors, où les mettre ?
Un jour, par hasard, j’en ai sanglé une sur le porte-bagages. Elle est restée toute la journée en plein soleil… et, surprise : pas une ride, juste un peu de poussière. Depuis, il y a toujours une ou deux bananes qui voyagent ainsi avec nous. Comme de petites passagères bien attachées à leur embarcation, elles contemplent les paysages, subissent parfois les chemins rocailleux – il arrive qu’elles chutent lorsque la route se corse – mais, le plus souvent, elles restent plusieurs jours fidèles au poste.
Encore quelques centaines de mètres… et nous y voilà. On regarde le poste de frontière s’approcher, marque visible de la fin de la Bosnie et du début de la Croatie. Les lieux sont très calmes, presque déserts. Peu de voitures aux alentours. Une région qui devait être bien différente dans les années 90, lors du conflit entre la république de Bosnie-Herzégovine et l’entité sécessionniste soutenue par la Croatie, la république d’Herceg-Bosna. Une guerre dans la guerre.
Le garde frontière, un peu étonné de voir arriver deux cyclistes chargés comme des mulets, nous adresse un sourire, contrôle nos documents et nous indique la voie à suivre. Ce même sentiment, déjà vécu plusieurs fois refait surface: on s’accroche une dernière fois à ce qui reste de ce pays qu’on quitte et qui nous a accueilli. On essaie de saisir un petit quelque chose avant de franchir définitivement la ligne. Alors, maladroitement, je balbutie quelques mots… mais que dire d’autre à un garde-frontière, sinon un simple « hvala » en reprenant mon passeport ?

Nous étions déjà venus en Croatie, pour naviguer une semaine depuis Split jusqu’aux petites îles, de criques en criques, sur une mer calme et docile. Un moment partagé entre amis, il y a quelques années. Ayant déjà découvert les côtes – magnifiques mais très touristiques – nous avons cette fois choisi une route à travers les terres, avançant de village en village dans la campagne croate.

Nous traçons une ligne plus ou moins droite, cap au nord-nord-ouest, avec un petit crochet par le bien connu parc national des lacs de Plitvice (Nacionalni park Plitvička jezera). Un parc spectaculaire où rivières et lacs semblent suspendus dans la forêt. Créé en 1949, il est l’un des plus anciens parcs nationaux d’Europe du Sud et figure, depuis 1979, sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. L’ours et le loup y prospèrent, dans un environnement de hêtres et de sapins, où 92 rivières relient les seize lacs du parc.

Oui, c’est bien le parc dont tout le monde parle : le Cervin de la Suisse, l’Ayers Rock de l’Australie ou encore le mont Fuji du Japon. Enfin… j’exagère peut-être un peu. Disons surtout que c’est LE rendez-vous de centaines de cars touristiques, déversant chaque jour des milliers de visiteurs venus chercher LE selfie dans ce lieu unique – à ce qu’on nous avait dit.
Nous, sur nos vélos, nous arrivons par une petite route de campagne, un peu comme parachutés dans cette effervescence qui tranche nettement avec la quiétude des derniers jours. Après un petit café, sans vraiment nous attarder, nous reprenons la route pour retrouver le calme des petites routes vallonnées qui serpentent entre les fermes de la région.
Plus tard, nous fermons la moustiquaire de la tente, installée dans un sous-bois improbable, juste à côté d’une petite maison de campagne.




On infléchit légèrement notre cap pour nous diriger vers la côte. Les lignes topographiques sur la carte semblent promettre une belle vue sur la mer, en suivant un itinéraire en hauteur. Suspendus au-dessus de l’eau, nous longeons la côte, avec une vue plongeante sur les îles et presqu’îles qui la bordent. Une Croatie bien différente de celle que nous avions connue quelques années plus tôt, pour le plus grand bonheur de Björn et Sirius, qui préfèrent les petites routes tranquilles aux axes principaux où les klaxons tiennent le dernier mot.





La petite ville de Rijeka, où nous passons la nuit dans un Airbnb au style urbain, nous surprend. Malgré la chaleur déjà écrasante en bord de mer à cette saison, nous arpentons, glace à la main, les rues escarpées bordées de monuments de la troisième plus grande ville du pays.
Située au carrefour de l’Europe centrale, de l’esprit méditerranéen et des Balkans, Rijeka, au long passé historique, porte l’empreinte des différents peuples qui l’ont façonnée : l’arrivée des tribus illyriennes, l’occupation romaine, puis celle de l’Empire austro-hongrois.
Une histoire locale raconte que la ville a échappé à la destruction par les Anglais lors des guerres napoléoniennes grâce à une jeune femme, Karolina Belinić. Elle serait allée trouver le commandant de la flotte britannique pour lui convaincre que la ville ne méritait pas un tel sort. Aujourd’hui encore, Karolina reste une figure emblématique, célébrée dans des pièces de théâtre, des films et même… un opéra rock.



Trois nuits passées dans ce pays, dans trois lieux bien différents – de quoi reprendre des forces avant de mettre le cap sur la Slovénie. On en profite aussi pour changer la selle de Rosette, histoire de gagner en confort. C’est un peu le dernier moment pour ce genre d’ajustement avant d’arriver à la maison, dira-t-on… Après tout, il reste encore quelques centaines de kilomètres et quelques cols à franchir avant de retrouver la Suisse. Mais surtout, n’y pensons pas trop : nous avons déjà l’impression que le retour arrive bien trop vite.
Alors, changeons d’air : départ pour la Slovénie. Allons voir si ce dernier pays des Balkans sait, lui aussi, cuisiner les bureks comme il se doit !




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