Les Dolomites par la petite porte

On pense souvent à la mer, à la chaleur, à l’accent qui roule les « r », à Rome et ses ruines de l’Antiquité, à Naples et ses pizzas, quand on pense à l’Italie. Pourtant, en entrant par la petite porte slovène, l’image de l’Italie qu’on partage tous est bien différente. Bien sûr, les Milanais ou les habitants d’Aoste décriraient leur pays d’une manière bien différente de nos petits clichés touristiques. Mais pour nous, Suisses des montagnes parlant français, l’Italie c’est le sud, le chaud, le bon vivre. Alors quand on passe la frontière en suivant notre petite piste cyclable, laissant derrière nous le panneau qu’on peut lire dans notre rétroviseur « Slovenija », pas loin de Kranjska Gora, les paysages qui s’offrent à nous sont dans la continuité des décors slovènes : la chaleur du sud et l’odeur des pizzas ne sont pas vraiment là. Nous sommes surpris de voir que les gens ne parlent pas forcément italien, surtout dans le Tyrol où l’allemand est la langue principale.

Frontière Italie Slovenie

Bien que les clichés, et tant mieux, ne sautent pas aux yeux, c’est dans les petits détails qu’on reconnaît l’Italie qu’on aime tant. Pas vraiment friands des bords de mer bondés, où les effluves de crème solaire à la coco se mélangent à l’odeur de friture qui s’échappe des ventilations de ces multiples restaurants de plage, on apprécie ce que l’Italie fait de mieux en pédalant dans ces villages de montagne des Dolomites : l’hospitalité, la bonne nourriture, l’esprit montagnard des Italiens des Alpes, les groupes de cyclistes en danseuse sur les cols qui arrivent encore à discuter en appuyant bien fort sur leurs pédales, avant de nous laisser sur le carreau avec un geste de la main et un « Forza ! » lancé les mollets bien tendus. C’est ça, la belle Italie. Arriver à Cortina, retrouver les mêmes cyclistes, toujours en train de parler, mais cette fois assis en terrasse, une birra à la main, le front rouge du coup de soleil — ou peut-être du trop de bière. Peu importe : nous, on se sent dépaysés, car même si l’Italie des Alpes ressemble en apparence à la Suisse toute proche, à chaque fois qu’on passe le Simplon ou le col du Grand-Saint-Bernard, on sait qu’on est en terrain italien.

L’Alpe-Adria, ou l’art de monter sans s’en rendre compte

En laissant la Slovénie derrière nous, on continue sur cette ancienne voie ferrée transformée depuis en piste cyclable, l’Alpe-Adria, en suivant cette pente douce pendant des dizaines de kilomètres. Préférant parfois les petites routes aux pistes cyclables, on doit reconnaître que celle-ci est impressionnante. Parcourir tant de kilomètres, loin des voitures, traverser de petits tunnels de montagne, longer des rivières dans ce décor alpin, c’est superbe. Nous ne sommes pas encore dans les Dolomites, mais tous ces décors encore doux nous préparent gentiment aux dénivelés qui vont bientôt arriver.

Cette voie, c’est l’ancienne ligne de la Pontebbana, qui reliait l’Autriche à la plaine frioulane à travers le Val Canale et le Canal del Ferro. Les trains y ont roulé pendant plus d’un siècle avant qu’une nouvelle ligne, plus rapide et plus rectiligne, ne la rende inutile dans les années 90. Plutôt que de tout laisser à la végétation, on a posé du bitume entre les rails arrachés, éclairé les tunnels, sécurisé les viaducs et le résultat est un de ces objets dont l’Europe devrait être fière : un couloir de plusieurs centaines de kilomètres où le vélo est chez lui.

La piste passe devant plusieurs anciennes gares réaménagées en petits restaurants ou bars pour cyclistes et voyageurs à vélo, et de l’ambiance, il y en a ! Les touristes qui accostent ces lieux insolites laissent leurs vélos aux emplacements prévus et se racontent leur journée sportive en riant, bière dans une main et tranche de pizza dans l’autre. On y croise de tout : des retraités allemands en voyage organisé qui descendent de Salzbourg vers l’Adriatique, des familles avec remorques, quelques bikepackers chargés comme nous. Björn et Sirius, eux, ont l’air de trouver ça un peu trop facile.

Le dernier fleuve sauvage des Alpes

Le lendemain, après quelques routes barrées et des détours improvisés, un classique du voyage à vélo, où le panneau strada chiusa est finalement une invitation à aller voir de plus près, on quitte Tolmezzo en remontant le Tagliamento. Ce n’est pas n’importe quelle rivière : c’est le dernier grand fleuve alpin resté à peu près libre, sans barrages ni corsets de béton, qui s’étale sur des lits de galets larges de plusieurs centaines de mètres. En juin, il n’y coule qu’un mince réseau de filets d’eau turquoise qui se séparent et se rejoignent au gré des bancs de gravier, comme s’il n’arrivait pas à se décider. Les géographes viennent l’étudier de toute l’Europe pour comprendre à quoi ressemblaient nos rivières avant qu’on ne les redresse. Nous, on le remonte simplement, à contre-courant, en direction de sa source.

La pente se redresse, la vallée se resserre, et on entre dans le parc naturel des Dolomites frioulanes. Les premières parois grises apparaissent au-dessus des forêts d’épicéas. Forni di Sopra, en fin de journée, a des allures de bout du monde : un village étiré, quelques toits de bardeaux, des montagnes qui se referment derrière. On sent qu’on est passé de l’autre côté de quelque chose.

Les Dolomiti

Et puis ça y est. On est dans les Dolomiti, et c’est très impressionnant. Les montagnes surgissent de partout au fur et à mesure qu’on avance, ces immenses tours pâles posées sur des socles verts, qui n’ont l’air d’appartenir ni tout à fait aux Alpes ni tout à fait à autre chose. La roche porte le nom d’un géologue français du XVIIIe siècle, Déodat de Dolomieu, qui s’était étonné qu’un calcaire ne réagisse pas comme il aurait dû à l’acide. Deux cent cinquante ans plus tard, ce sont ses cailloux qui donnent son nom au massif, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2009. Et il faut bien admettre que le comité avait raison : en fin de journée, quand le soleil tombe à l’oblique, ces parois passent du gris au rose puis à l’orange avec une lenteur qui vous cloue sur place au bord de la route, les mains encore sur le guidon.

Il y a tellement à voir qu’on a innové, cette fois : rendez-vous à Cortina d’Ampezzo, Rosette par le sud, moi par le nord avec un crochet par Misurina. Un lac vert posé sous les Tre Cime di Lavaredo, dont l’air passait autrefois pour si pur qu’on y avait construit un sanatorium pour les enfants asthmatiques. Se séparer une journée après des mois à rouler côte à côte, c’est étrange, et puis finalement très bien : on arrive tous les deux avec des images plein la tête et l’envie de se les raconter.

Montagne depuis Misurina

Cortina, en ce mois de juin 2024, est une petite ville en chantier. Elle s’apprête à accueillir à nouveau les Jeux olympiques d’hiver, soixante-dix ans après ceux de 1956, les premiers de l’histoire à avoir été retransmis à la télévision. Entre les grues, les terrasses sont pleines, et on y retrouve nos cyclistes du col, désormais attablés.

Les jambes sont lourdes des derniers jours, alors on s’offre une pause : on laisse les vélos et on part à pied jusqu’au refuge Croda da Lago, au bord du petit lac Federa, cerné de mélèzes, où les parois se reflètent quand le vent veut bien se taire. Marcher, pour une fois. Se rappeler qu’on a d’autres muscles.

C’est au camping qu’on partage nos soirées avec deux voyageurs turcs. Ils roulent avec nettement moins d’affaires que nous, et on comprend vite qu’ils voyagent aussi avec nettement moins de moyens. Pourtant, dans leurs sacoches, il y a deux choses que nous n’avons pas : de petites chaises basses, et une Aeropress. Nous, on mange assis par terre en équilibre sur nos petits tapis Décathlon; eux prennent le temps, moulent, pressent, s’installent. Il y a dans leur manière de voyager une idée du confort qui n’a rien à voir avec le budget : c’est le refus de se priver des bonnes choses, même à vélo, même avec trois fois rien. Une façon plus chill de faire la route. Et le soir où ils descendent passer la soirée au village, ils nous laissent leurs chaises devant notre tente pour qu’on puisse dîner assis. Comme ça, sans faire d’histoires. Le cœur sur la main.

La Grande Guerre, les motards et l’Américain de Boston

Le lendemain matin, ce sont des au revoir : nos amis belges des deux derniers jours, et nos deux Turcs. Mais les routes de montagne font mal les adieux, et on les retrouve tous un peu plus haut dans la montée. Eux ne vont pas bien loin : cinq cents mètres de dénivelé, chargés, simplement pour aller poser leurs roues au départ d’une randonnée dans les Dolomites. Il y a quelque chose de très beau là-dedans. Se servir de son vélo non pas pour tracer la route, mais pour atteindre un sentier, quitte à arriver déjà épuisé au moment où la vraie journée commence. On se salue une dernière fois, chacun vers son effort.

On monte le col de Falzarego, puis celui de Valparola, un peu plus haut. Ces montagnes-là ont une mémoire particulière. Entre 1915 et 1917, la ligne de front austro-hongroise et italienne passait exactement ici, à plus de deux mille mètres. Les deux armées ont creusé des kilomètres de galeries dans le Lagazuoi, se sont fait sauter des pans entiers de montagne à la mine, et ont surtout perdu bien plus d’hommes à cause du froid et des avalanches que des balles. On croise encore des vestiges de tranchées et de fortins au bord de la route, transformés en petits musées. Ce contraste-là est difficile à digérer à vélo : on souffle sur nos pédales dans un décor de carte postale, et sous nos roues il y a tout ça.

Passo di Falzarego

Au sommet, l’ambiance est nettement plus légère. Une bande de motards italiens hilares nous embarque dans un selfie collectif, casques sous le bras, en nous expliquant à grand renfort de gestes qu’on est complètement fous de monter ça sans moteur. Peut-être bien.

La descente nous dépose à Corvara, en Alta Badia, dans un décor de montagnes toujours aussi impressionnant. Ici, on ne parle ni italien ni allemand mais ladin, une langue rhéto-romane cousine de notre romanche, parlée par une trentaine de milliers de personnes réparties dans cinq vallées autour du Sella. Trois langues officielles, des noms de villages qui changent de forme selon l’écriteau, on est chez nous, finalement, dans cette Europe des vallées qui bricolent leurs identités depuis des siècles.

Rosette dans les dolomites

Au camping, on rencontre Tim, un Américain de Boston fraîchement retraité, qui s’offre lui aussi quelques semaines d’Italie à vélo. Il nous invite à manger une pizza au restaurant du village. On refait le monde, les voyages et les vélos jusqu’à ce que la nuit tombe sur les parois du Sassongher. Une super soirée.

La grande descente

Il reste un col, et pas des moindres : le Passo Gardena, le Grödner Joch, à un peu plus de 2100 mètres. C’est un des quatre cols du fameux Sellaronda, cette boucle autour du massif du Sella que les cyclistes du coin avalent en une matinée. On y monte tranquillement, entre les parois qui se rapprochent, avant de basculer de l’autre côté.

Et là commence la plus grande descente du voyage européen : plus de 1700 mètres de dénivelé négatif, presque d’une traite, par le Val Gardena. On part des rochers et de l’air froid des sommets pour arriver, les mains engourdies à force de freiner, dans une vallée chaude à odeur de vigne et de fruits qui nous fait irrésistiblement penser à la vallée du Rhône. Les pommiers alignés, la lumière lourde de fin d’après-midi, les villages perchés sur les coteaux : à un détail près, on pourrait être entre Sion et Sierre.

Pic nic

Nous voilà dans le Tyrol du Sud, et l’ambiance devient franchement germanique. Ici on parle plutôt allemand, et ça dépayse. Cette région est italienne depuis 1919 seulement, rattachée après la chute de l’Empire austro-hongrois, puis soumise à une politique d’italianisation forcée sous Mussolini, avant d’obtenir dans les années 70 le statut d’autonomie qui en a fait une des provinces les plus prospères et les plus bilingues du pays. À Bolzano, on commande un cappuccino dans un café où le journal du matin est en allemand, et à la table d’à côté on entend les deux langues glisser de l’une à l’autre dans la même phrase. Quelque part dans cette ville dort aussi Ötzi, l’homme des glaces, retrouvé congelé à 3200 mètres après cinq mille trois cents ans passés dans un glacier, et pour lequel Italie et Autriche se sont même disputé la garde. Nous, on préfère un café avec Christine et Bruno, qu’on retrouve une dernière fois avant leur retour en Suisse.

Val Venosta

Dernière journée italienne. On remonte le Val Venosta, cette longue vallée d’altitude où les pommiers s’alignent au cordeau sur des kilomètres, près de la moitié des pommes italiennes poussent ici, et où la piste cyclable file entre les vergers avec une efficacité tout autrichienne. On fait un crochet par Glorenza, minuscule cité fortifiée de quelques centaines d’habitants, entièrement ceinte de ses remparts du XVIe siècle, où l’on entre par une porte et sort par l’autre en trois minutes de vélo.

Champs vers Müstair

Puis la route se redresse une dernière fois vers Tubre, tout au fond de la vallée, et l’émotion monte avec le dénivelé. Le panneau approche. Celui qu’on attend depuis des mois et qu’on n’a pas très envie de voir arriver. Derrière lui, il y a les Kägi Fret à côté des Ovomaltine dans les rayons des stations-service, il y a les cloches de vaches, il y a la maison.

Alors on s’arrête juste avant, on regarde une dernière fois derrière nous cette vallée italienne qui descend vers la chaleur, et on se dit qu’on a eu de la chance de découvrir cette Italie-là. Pas celle des parasols alignés et des cartes plastifiées en quatre langues. Celle des cols, des refuges, des vallées qui parlent trois langues et des cyclistes qui vous doublent en discutant.

Grazie mille. E ora… a casa.

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